« Nous ne sommes pas innocents dans cet éclatament social »
« Nous avons vécu des moments terribles », a déclaré Sergio Micco, directeur du Conseil de l'Institut National des Droits de l'Homme (INDH), lors de la conférence qui s'est tenue fin janvier à Punta de Tralca.
Dans cette interview, René Cabezón sscc s'efforce de faire la synthèse de l'explosion sociale qui s'est produite au Chili depuis le 18 octobre 2019.
Pouvez-vous nous expliquer quelle est la situation actuelle au Chili ?
Nous sommes en train d’établir une nouvelle Constitution, un processus qui durera deux ans, scandé par des plébiscites un pour entrer dans le processus (en avril prochain) et, si l'option « j'approuve » l'emporte, un autre pour conclure. Entre les deux, il y aurait une consultation pour décider des membres qui composeraient une « assemblée constituante » appelée Convention constituante, pour éviter les associations traumatisantes de beaucoup, avec les processus populistes latino-américains. Ce processus politique et social est vécu avec attente et espérance.
Ce "réveil" était dû à une revendication "inattendue" des citoyens, bien que de nombreuses analyses "ne l'aient pas vu venir". Des rapports, comme ceux du Programme des Nations unies pour le Développement au Chili (PNUD), qui sont publiés tous les deux ans, ont révélé un désenchantement croissant. Ainsi en, 2010 : Le genre : les défis de l'égalité ; 2012 : Le bien-être subjectif : le défi de repenser le développement ; 2015 : L'époque de la politisation ; 2017 : Inégalité. Origines, changements et défis de la fracture sociale au Chili.
Mais d'une manifestation d'étudiants le 18 octobre dernier à une mobilisation de millions de personnes dans les rues de tout le Chili, cela a été quelque chose d'"incroyable" et dans un certain sens « merveilleux ».
Une décennie s'achève sur un bilan mitigé dans les domaines social, politique et économique. Mais le plus important est que nous sommes dans un changement culturel fort.
Il y a beaucoup de personnes âgées qui ont vécu la dictature. On craint de perdre la démocratie mais, en même temps, on souhaite dans une large majorité la perfectionner, la rendre plus représentative et participative. Et contribuer à créer une société plus juste et plus équitable.
Aujourd'hui, un groupe tributaire des privilèges du système de développement économique et financier, réédite les craintes du passé, et dans d'autres cas celles-ci ont été activées, par ce mécontentement qui a parfois conduit à beaucoup de violence chez les jeunes. Le gouvernement alimente d’ailleurs une campagne de « terreur » et de criminalisation de la manifestation sociale.
Est-il possible de construire un pacte social qui conduira à un avenir plus juste, plus pacifique et plus digne ?
Plusieurs groupes sociaux parlent effectivement d'un pacte social dans ce processus. Cet accord devrait impliquer non seulement les politiciens professionnels, mais aussi les hommes d'affaires, les jeunes, les églises, les universitaires et les mouvements sociaux. Cet accord ne sera possible que si les deux parties de la société font preuve de générosité, mais cette responsabilité pèse lourdement sur ceux qui bénéficient de plus d'avantages et de privilèges. Et l’évolution de ce processus reste à voir.
Les évêques demandent un dialogue national, sans exclusions, impliquant les différentes instances. Où en est cette demande ?
Aujourd'hui, les gens se méfient des élites et les évêques catholiques en font partie. Malgré cela, plusieurs instances sociales et culturelles ont également lancé cet appel. Je pense que des progrès ont été réalisés, mais lestent les mauvaises pratiques et la méfiance.
Le grand problème est le manque d'autorité morale et de légitimité des dirigeants publics actuels. C'est l'un des facteurs qui aggravent notre crise. Ils sont considérés comme une partie du problème. Dans ce contexte, le succès de ces appels n'est pas très prometteur.
Compte tenu de la situation du pays, quelle réponse donnons-nous en tant que frères des Sacrés Cœurs ?
Notre réponse est très discrète et humble, car nous sommes un tout petit acteur face à l'ampleur de la crise que représente cette explosion sociale. Et nous ne devons pas oublier que, faisant partie de l'Église, nous sommes considérés comme des complices des abus. Donc certes nous devons contribuer à la bonne évolution de ce changement social mais avec et à partir de l'humilité. Nous ne sommes pas innocents dans cette explosion.
Si nous examinons de plus près la contribution ou la réponse à cette crise, qui dure depuis plus de trois mois et dont la fin n'est pas clairement en vue, ce pourrait être par le biais de la formation donnée à des milliers de professionnels et de laïcs qui contribuent aujourd'hui dans leur rôle à aider à surmonter cette crise. Par exemple : le Directeur National de l'Institut des Droits de l'Homme du Chili, et plusieurs ministres de l'actuel Cabinet d'urgence sont d'anciens élèves de nos œuvres pastorales.