"Dans Jésus nous trouvons tout"

CONGRÉGATION DES SACRÉS CŒURS
de JÉSUS et de MARIE
Gouvernements généraux des Frères et Soeurs, Rome

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Lettre du Supérieur Général sur les Martyrs

Saint Damien De Veuster, qui laissa maison, famille et patrie pour se livrer généreusement au service des abandonnés à Molokaï, ouvrant des chemins d’espérance à ceux qui l’avaient perdue, et arrivant à s’identifier à ses chers lépreux jusqu’à la mort. Les martyrs du 20ème siècle en Espagne : Teófilo Fernández de Legaria Goñi, Isidro Íñiguez de Ciriano Abechuco, Gonzalo Barrón Nanclares, Eladio López Ramos et Mario Ros Ezcurra, qui donnèrent le témoignage de leur foi avec leur sang, dans un douloureux climat de confusion, de persécution et de violence. Le bienheureux Eustaquio van Lieshout, qui exerça son ministère pour la santé du corps et la paix des âmes auprès de tous les souffrants qu’il rencontrait sur son chemin.

 38º Chapitre Général, Mission 4

   Nous connaissons déjà la date de la prochaine béatification des Martyrs du 20ème siècle en Espagne : le 27 octobre 2013 ; et nous en savons aussi le lieu. En novembre dernier, la Conférence Episcopale Espagnole a décidé que la béatification aurait lieu à Tarragone, qui se trouve à une centaine de kilomètres au sud de Barcelone

   Le lieu choisi est marqué par une grande histoire de foi chrétienne et de martyre, en effet les protomartyrs d’Espagne sont l’évêque de Tarragone, Fructuoso et ses deux diacres Augurio et Eulogio. On nous donnera prochainement plus de détails sur la cérémonie de béatification, dont l’organisation dépend du Bureau pour la Cause des saints de la Conférence Episcopale Espagnole, en lien avec le diocèse d’accueil. De notre côté, la Province Ibérique a mis en place une commission en coordination avec le Postulateur général, qui sera chargée de l’animation de cet événement pour notre Congrégation.

   Le dernier Chapitre Général nous propose « nos frères Damien, les martyrs du 20ème siècle et Eustaquio comme inspiration pour notre mission » (Mission 20). Ces trois « icônes » représentent « le témoignage de frères qui, dans les circonstances de leur temps, ont su incarner le charisme reçu de nos Fondateurs et de la première génération » (Mission 4). Se référant aux martyrs du 20ème siècle en Espagne, le Chapitre dit ceci  : «  ils donnèrent le témoignage de leur foi avec leur propre sang, dans un climat douloureux de confusion, de persécution et de violence » (Ibidem). 

   La mort des martyrs nous confronte effectivement aux aspects ténébreux de la nature humaine. Leur histoire nous parle d’une violence sauvage qui arrive à tuer des personnes sans défense. Cette haine mortifère est engendrée par des circonstances très diverses difficiles à analyser. Quels motifs avaient certains à assassiner des chrétiens, des religieux et des religieuses, des prêtres ? Nous savons que les idéologies exclusives, l’ambigüité de l’engagement public de l’Eglise, les rancœurs accumulées, les intérêts de pouvoir, les peurs et les phobies, et beaucoup d’autres facteurs ont eu du poids dans la société espagnole du 20ème siècle dans laquelle furent assassinés nos frères. On peut dire la même chose de la France de la révolution dans laquelle le Bon Père décida de risquer sa vie jusqu’à la mort si cela fût nécessaire, et de la situation à Paris pour les victimes de la Commune, et des pays colonisés l’on tuait les missionnaires étrangers, et des pays musulmans l’on extermine aujourd’hui encore les chrétiens, et, en définitive, de n’importe quel endroit du monde l’on tue des personnes à cause de leur credo. Le « religieux » est toujours mêlé avec les contradictions de l’existence humaine. Il ne peut pas en être autrement.

   La béatification des martyrs n’arrive pas pour dissiper cette ambigüité de l’histoire. Ce n’est pas un jugement pour séparer les acteurs de ce drame en « bons » et « mauvais ». La joie que nous donnent les martyrs n’est la « victoire » des uns contre les autres. Non. Une béatification est toujours une louange à Dieu qui manifeste la merveille de sa grâce dans la fragilité de ses fils et de ses filles. La joie des martyrs surgit de la reconnaissance de cette « force » de Dieu, qui est la force de la charité

   Dieu n’est pas en dehors de la cruauté de l’histoire. Sa présence active et silencieuse fait que l’assassinat de ceux qui moururent, en confessant leur foi et en pardonnant à leurs bourreaux, ne soit pas une triste histoire de plus, condamnée à l’impuissance et à l’oubli. Au contraire, la mort de ceux qui meurent parce qu’ils croient en Jésus proclame que l’amour de Dieu, que nos frères professaient et prêchaient, est plus fort que l’attachement à la vie, plus fort que la mort elle-même. C’est pour cela que le martyr peut être reçu comme un message d’espérance pour tous, les victimes comme les bourreaux. Un message de soulagement et d’espérance pour la douleur d’une humanité toujours souffrante, qui marche douloureusement blessée, hier comme aujourd’hui, par des scènes insupportables de haine et de cruauté. Un message enraciné dans la foi en Jésus ; Jésus, lui-même martyr et exécuté sans justice et sans pitié, est la raison et la source de réconciliation pour tous. Déconcertante bénédiction de paix qui surgit des entrailles-mêmes de la violence la plus extrême. Seul l’amour qui pardonne aux ennemis rompt les chaines du mal. Seule la miséricorde débordante peut vaincre la mort. Seul Dieu peut réconcilier et sauver ses fils perdus. Seul le Père donne la vie à ceux qui sont morts.

   Nos frères martyrs sont morts comme croyants. Ils ont réalisé ce désir dont parle le dernier Chapitre Général : « notre désir, exprimé dans la formule de profession, est de vivre et mourir au service des Sacrés-Cœurs. Lorsque s’approche la fin de la vie, ce que nous recherchons, c’est de nous préparer à mourir comme des croyants et à faire aussi de notre mort une louange à Dieu qui nous aime. De cette façon, notre mort sera encore un témoignage du Christ, un acte suprême de mission » (Mission 37). 

   Récemment, un supérieur général libanais, vivant dans un monastère en Irak, me disait que, pour eux, l’évangélisation est le martyre. Pas un martyre « blanc », mais le martyre « rouge », celui du sang. Car, m’expliquait-il, chaque fois que je mets le pied en dehors de la maison, je sais que je peux être victime d’un attentat. Nous restons , à ne pas fuir devant la menace : voilà notre façon de témoigner de la foi en Jésus.

   « Les martyrs du 20ème siècle en Espagne nous poussent à être des témoins de la foi, alors que beaucoup de personnes et nous-mêmes éprouvons des difficultés à croire » (38ème Chapitre Général, Mission 20). Voilà le martyr « blanc » auquel nous sommes tous appelés. Malgré les difficultés, nous avons reçu la vocation de vivre comme croyants au jour le jour, de faire de notre vie une humble référence à Jésus et à son évangile, et de nous préparer à mourir en mettant notre confiance en celui que nous croyons. Mais, qui sait, s’il ne sera pas demandé en plus à certains d’entre nous le martyre « rouge » ? Ceux-là, comme ceux qui seront béatifiés sous peu, se trouveront alors face à l’horreur de la violence de leurs frères les hommes, devant laquelle ils seront appelés à témoigner de Celui dont « l’amour vaut mieux que la vie » (Psaume 63/4). 

   Nous sommes en Avent. Le Noël que nous nous apprêtons à célébrer, nous parlera aussi de violence, de cruauté et de martyre. « Hérode entra dans une grande colère et envoya tuer tous les enfants de moins de deux ans, à Bethléem et ses environs » (Matthieu 2/16). Des enfants innocents, qui pour être assassinés brutalement, rendent témoignage à ce Jésus qu’ils ne connaissent pas. Le contexte biblique nous fait voir Hérode, comme une espèce de Pharaon, assassin d’enfants, qui se serait installé sur la terre promise-même : le comble du malheur. La citation de Jérémie se fait l’écho de la douleur déchirante des victimes : « un cri s’élève dans Rama, des pleurs et une longue plainte ; c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas qu’on la console, car ils ne sont plus » (Jer 31/15). Est-ce que ce ne sont pas les mêmes cris qui continuent de résonner en Palestine, au Congo, en Colombie, en Irak, au Nigéria, et en tant d’autres lieux, aujourd’hui même ? 

   Mais le prophète ne s’arrête pas aux pleurs. La suite du texte de Jérémie, auquel Matthieu se réfère, déploie une vision éblouissante de la nouvelle alliance (l’alliance apportée précisément par l’enfant qui fuit avec ses parents en Egypte) : Ainsi parle le Seigneur : «  cesse de pleurer, sèche tes larmes, car tes peines auront leur récompense » (Jer 31/16). Et il continue plus loin : « En Juda et toutes ses villes habiteront ensemble les laboureurs et les bergers en transhumance, car je rafraichirai les gorges sèches et je rassasierai les gorges affamées » (Jer 31/24-25). Il s’agit -après tant d’attente- de la réconciliation entre frères ennemis, Caïn (le laboureur) et Abel (le berger), et de l’annonce du banquet du Royaume où il n’y aura plus de faim ni de soif. Ce banquet est inauguré avec le pain partagé et la coupe livrée durant la Cène que cet enfant, adulte alors, nous offrira avant de mourir martyr sur la croix.

    C’est bien à cela que nous consacrons nos vies : réconcilier les personnes, rafraîchir les gorges desséchées, et témoigner de l’amour du Christ, dont nous faisons toujours mémoire dans l’Eucharistie. 

    Joyeuse célébration pour nos martyrs ! Joyeux Noël !

 

Javier Álvarez-Ossorio sscc
Supérieur Général
 


 

14/12/2012