
Le Père Camille Sapu Malangu sscc, de la Province d'Afrique, vient de faire connaître Les Anciens te le diront, un livre-témoignage qui reconstitue, presque chapitre par chapitre, les quarante années de formation initiale des Sacrés-Cœurs en République Démocratique du Congo et au Mozambique. Écrit en français, l'ouvrage naît d'une scène domestique : un souper communautaire au cours duquel un jeune postulant demande qui était le Père Germán Fresán, tandis qu'un autre veut savoir qui était le Père Paulin Kadumu. De cette curiosité — et de la crainte que « si nous, les anciens, ne faisons pas mémoire de ce que nous avons vécu, demain sera un vide dans la connaissance de nos jeunes en formation » — naît tout le projet.
Un aide-mémoire, non un traité
L'auteur lui-même définit son ouvrage comme une aide-mémoire plutôt que comme un essai historique achevé : « l'histoire ne s'écrit pas au présent », prévient-il, laissant la porte ouverte à ce que le récit se complète avec le temps. Cette honnêteté méthodologique — appuyée sur des archives, des lettres, des documents capitulaires et, surtout, des témoignages directs — est l'un des plus grands atouts du livre. Le Père Sapu ne prétend pas écrire l'histoire définitive de la Province, mais sauver de l'oubli ce que seuls les « anciens » peuvent encore raconter.
Le point de départ est significatif : la Congrégation est arrivée en Afrique en 1932 (Congo) et en 1956 (Mozambique), mais n'a commencé la formation initiale locale qu'en 1989, après le Chapitre Général de 1988, qui demandait d'accorder « une importance particulière à la formation première des vocations autochtones ». Camille n'esquive pas la question qui dérange — pourquoi avoir attendu 67 ans — et la replace dans son contexte : la politique du cardinal Malula à Kinshasa, favorable aux vocations diocésaines, et une Congrégation qui « n'était pas non plus préparée, en interne, à accueillir les autochtones ».
Sept chapitres et une chronique chorale
Le livre avance de façon chronologique et très concrète : les premiers postulants (Colette Buhangize, Paulin Kadumu et Camille Sapu lui-même, le 25 septembre 1989), l'apport de l'IDA (Instance des Décisions Afrique) dans la consolidation des structures de formation, et la naissance de la Province d'Afrique au Chapitre de 2000.
Le chapitre consacré aux formateurs est particulièrement précieux, construit presque comme un dossier de voix : Sapu a contacté tous ceux qu'il a pu joindre et a laissé chacun répondre, avec ses propres mots, aux mêmes questions — objectif, difficultés, joies —, du Père Germán Fresán, maître des novices pendant quatorze ans, jusqu'à des formateurs plus jeunes comme Crispin Badinga ou Colin Kipulu. Le résultat est une fresque générationnelle qui montre comment a évolué — et sur quels points elle reste inchangée — la tâche d'accompagner les vocations.
Le livre se termine par deux chapitres à valeur quasi archivistique : la liste complète des 42 profès perpétuels africains depuis 1998 et la liste des « missionnaires » africains envoyés dans d'autres parties du monde, un geste de justice envers des noms propres qui, autrement, resteraient dispersés dans la mémoire orale.
Un chapitre d'examen de conscience
Le passage le plus personnel est le cinquième chapitre, « Les défis de la formation initiale aujourd'hui en Afrique », écrit à partir d'une session que l'auteur a donnée aux novices et novices sœurs en juin 2026. Camille reprend les trois mises en garde que le Pape François a adressées à la vie consacrée lors de sa visite en RD du Congo — superficialité, médiocrité spirituelle et conformisme mondain — et les transforme en un examen franc sur la vie communautaire, la liberté intérieure et la peur de se tromper ou d'être jugé. Les phrases qui interpellent directement la Province ne manquent pas : « nous critiquons tout — le repas, la messe, l'homélie, la prière — mais nous ne faisons rien pour que cela change ». C'est, avec le chapitre sur l'accompagnement spirituel, la partie où le témoignage historique se transforme en proposition pastorale.
Une œuvre qui est aussi un geste
Les Anciens te le diront est dédié à « tous les jeunes qui ont fait une fois leur expérience dans la communauté des Sacrés-Cœurs » et préfacé par Médard Biembe, qui souligne sa valeur comme source documentaire pour l'histoire de la vie consacrée en Afrique, la missiologie et les études africaines. L'auteur lui-même confie, dans la note finale de la Sœur Paula Teck, avoir écrit une bonne partie du livre en attendant son visa pour la Belgique — un détail qui résume bien l'esprit de l'ouvrage : rendre féconds jusqu'aux temps d'attente, en les transformant en mémoire partagée.
Plus qu'une chronique institutionnelle, le livre du Père Sapu est un acte de gratitude et de responsabilité : gratitude envers les pionniers — européens et africains — qui ont rendu possible la formation sscc sur le continent, et responsabilité envers les générations futures, qu'il avertit, avec la sagesse de celui qui a vu naître une Province : « gardons nos archives, c'est notre histoire ».
Lien vers le livre : https://acortar.link/X38Yqr
05/09/2026