« Avoir des jeunes en formation
est un cadeau que Dieu nous fait »
Formateur des frères étudiants SSCC et curé de Thiais. D’où te vient la force, en cette étape de ta vie, pour ces défis ?
En ce qui concerne la vie religieuse.
Peut-être déjà, de ce que je suis. Je crois qu’il y a en moi cette volonté d’être disponible. Et puis servir. Cette notion de service est en moi ; cela fait partie de ma personnalité. Je n’y peux rien.
Je crois aussi à ce qui est écrit dans le Plan de Formation de la Congrégation. Les frères en formation sont les premiers acteurs de la formation. Et cela te situe comme formateur, accompagnant les profès dans les premières années de leur engagement.
Dans la responsabilité qui m’a été demandée, je peux m’appuyer sur ce que nous avons déjà vécu les deux années passées, sur le PVRA que nous avions écrit et que nous allons écrire à nouveau puisque notre communauté a changé. Et puis, je ne suis pas seul comme formateur ; je peux m’appuyer sur notre frère indonésien Valent Ritan qui a été responsable du scholasticat en Indonésie.
En ce qui concerne la charge de curé de la paroisse.
Le diocèse vient de terminer son synode dont le thème est : « Avec Lui, Jésus, prendre soin les uns des autres ». Ce qui est remarquable, c’est la place des laïcs. Et donc, c’est un travail ensemble, prêtre-laïcs. J’aime bien ce service d’accompagnement des laïcs dans leur responsabilité. Et par-dessus tout, avoir accepté d’être dans l’équipe qui accompagne les catéchumènes adultes. Un vrai bonheur !
Avec tout ce que je vis à Thiais, je ne cesse pas de rendre grâces à Dieu.
En plus, je constate que tout ce que j’ai fait auparavant, comme religieux, comme prêtre, avec mes fidélités et infidélités, tout me sert aujourd’hui et dans mon service de la communauté et dans ma charge pastorale. Je fais mienne, l’expression du Bon Père : « J’ai été conduit comme par la main ».
Pour finir, sur une note terre à terre. Le lundi, de manière habituelle, je me lève quand je peux, je prépare mon sac à dos et je pars marcher cinq, six heures en forêt.
Que soulignerais-tu de ton enfance ?
Je suis issu d’une famille ouvrière. Mon père travaillait dans la construction navale à l’arsenal de Brest. Ma mère, dans un atelier de chaussure. Ma mère, avant son mariage, faisait partie de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne. (J.O.C).
Mes parents étaient des croyants. Ils étaient à la messe tous les dimanches. La foi faisait partie de leur vie et c’était une foi qui rendait libre.
Je suis l’aîné de 6 enfants, 5 garçons et une fille, la dernière. L’aîné, nécessairement, s’occupait des plus petits et c’était normal.
Mon père disait souvent : « on n’est pas riche, mais il y en a plus pauvres que nous ». En famille, j’ai appris le sens du partage. Même si la vie n’était pas toujours facile, nous avons toujours eu l’amour de nos parents. Ils avaient souci de nous, de chacun de nous.
Comment l’Action Catholique Ouvrière a-t-elle marqué ta façon d’être prêtre ?
À strictement parler, l’Action Catholique Ouvrière, (A.C.O.), concerne les adultes. Je comprends bien la question qui touche les mouvements dans ce que nous appelons la Mission Ouvrière. Dans ce cadre-là, j’ai accompagné les équipes d’enfants et leurs responsables, des adultes, des religieuses. Mais ce qui m’a, sans aucun doute davantage marqué, c’est la J.O.C, (Jeunesse Ouvrière Chrétienne). Ma mère en avait fait partie avant de se marier et nous en parlait.
Ce qui est marquant, c’est la place du prêtre-accompagnateur d’équipe. Il y a toujours un responsable d’équipe, même avec des jeunes. Le prêtre-accompagnateur ne vote pas les orientations du mouvement, mais il aide jeunes ou adultes à les vivre.
Une autre chose : l’attention à la vie, à ce que vivent les personnes et leur entourage. La vie de tous les jours comme « lieu théologique », lieu où Dieu se dit, se révèle. Et donc, comme le dit l’ACO, être chercheur de Dieu.
Avec la JOC, le « Voir-Juger-Agir ». Une manière de regarder la vie, de l’apprécier humainement et à l’éclairage de la Parole de Dieu, pour qu’elle devienne plus conforme à l’Évangile. Et, sans cesse, la dimension missionnaire, le « aller vers » l’autre et le « viens et vois ».
Au fil des années, tu es façonné par cette manière d’être prêtre et religieux.
Tu as été Provincial et tu es maintenant membre du Gouvernement Provincial. Quelles sont les principales espérances que tu vois dans la Province de France ?
En premier lieu, le fait d’avoir cinq jeunes profès en Formation Initiale. Quatre dans la communauté de Thiais et un, en stage pastoral à Jerez de la Frontera, dans la Province Ibérique.
Cette espérance est ancrée dans notre pauvreté. Si nous avions été « riches » en frères, nous n’aurions sans doute pas demandé l’aide de la Province Ibérique pour le noviciat et de la Province d’Indonésie pour la communauté des profès. Grand merci à ces deux Provinces.
Espérance en acte que d’avoir osé une nouvelle communauté pour la Formation Initiale.
Espérance pour l’avenir à travers les liens créés avec d’autres provinces. De fait, cela permet de mieux vivre la dimension internationale de notre congrégation.
Je voudrais relever trois aspects de notre vie de Province qui me parlent d’espérance.
Voir les profès de cette étape de Formation Initiale prendre en main leur formation, au niveau des études et au niveau de la vie religieuse. Leur exigence de vivre en cohérence avec les vœux qu’ils ont prononcés et la vie communautaire. Cela pousse la communauté vers le haut.
Ce regard réciproque d’espérance entre les plus anciens et les plus jeunes. Les plus anciens vers les jeunes parce que la vie renaît ; les plus jeunes vers les plus anciens, dans ce regard admiratif, chaleureux, qu’ils portent sur eux quand ils les écoutent raconter leur vie.
Espérance aussi dans les fruits attendus de notre Chapitre Provincial, dans la manière de vivre l’autorité, en mettant l’accent sur le chemin de synodalité, qui est fait d’écoute, de partage, de communication, d’attention aux frères.
Qu’est-ce que tu considères qui coûte le plus dans la vie religieuse actuelle ?
Je dirais volontiers le vœu d’obéissance, non pas, d’abord, dans sa dimension verticale, (le frère vis-à-vis de son supérieur), mais dans sa dimension horizontale, (le frère avec les autres frères de sa communauté).
Prendre l’habitude de parler de ses projets avant qu’ils soient entièrement élaborés ou déjà mis en œuvre. Oser partager ses motivations sans arrière-pensée. Laisser le frère porter un regard sur ce que je fais ou envisage de faire. Accueillir sa réaction.
C’est un chemin d’humilité et de fraternité dans un monde qui met en avant, me semble-t-il, l’individu, la valorisation de soi, l’accomplissement personnel. Toutes choses bonnes, mais avec le risque que le « je » prenne la place du « nous » et pourrait conduire finalement aux abus de pouvoir de toutes sortes.
La manière de vivre le vœu d’obéissance, en n’étant pas pour soi sa seule référence, mais en permettant au frère d’intervenir dans sa vie, rejaillit sur la manière de vivre et la pauvreté et la chasteté et la vie communautaire. C’est un chemin qui dure toute la vie.
Pourrait-on dire qu’il y a un printemps vocationnel dans l’Eglise de France ?
Je ne sais pas comment répondre à cette question. Il y a des instituts que j’appelle « conservateurs, ou traditionnalistes » qui ont beaucoup de vocations. Certains diocèses, certains lieux de formation, ont du monde aussi. Ce qui me pose question, c’est ceci : devenus prêtres, quel rapport instaurent-ils vis-à-vis du Peuple de Dieu et vis-à-vis du monde ? Sont-ils ceux qui savent ou ceux qui cheminent et permettent à d’autres de cheminer ?
Ceci dit, je vois bien que des jeunes adultes, plus ou moins de 25-35 ans, se questionnent sur le sens à donner à leur vie. Ils s’interrogent sur Dieu, la foi, leur appartenance à une communauté chrétienne. Je le vis avec les jeunes adultes qui viennent à la Maison Paroissiale où nous habitons et qui demandent comment faire pour être baptisés.
En ce qui concerne notre Province : avoir des jeunes en formation est un cadeau que Dieu nous fait. C’est sans doute aussi un appel à lancer les filets, c’est-à-dire, permettre, à des jeunes adultes qui le souhaitent, d’avoir un lieu de partage pour exprimer ce qui les fait vivre et le sens qu’ils veulent donner à leur vie, et leur proposer aussi notre chemin d’Évangile.
Dans ta réponse vocationnelle, quelles sont les personnes qui ont marqué ta vie ?
Sans aucun doute mes parents qui ont accepté que j’entre à l’École Apostolique de Sarzeau, comme on disait alors, et qui m’ont toujours laissé le choix de continuer ou d’arrêter.
Des frères de notre congrégation qui ont été mes accompagnateurs- pères spirituels. Le Père Eugène Gicquel, tout au long de mes années à Sarzeau. Le Père Robert Thielen, durant mon temps à l’armée et ensuite au noviciat, puis au scholasticat. Le Père Jean de la Croix Bonadio, durant mes années à Rome à San Erasmo, puis à la Via Aurelia.
Dans la vie pastorale, de nombreux laïcs, (j’y inclus les membres de ma famille), avec qui j’ai eu plaisir à travailler, à partager leurs joies et leurs préoccupations, leur foi aussi pour ceux et celles qui sont chrétiens. Tous ces partages marqués par l’amitié et la confiance.
Tu as étudié à Rome. Comment vois-tu le panorama théologique aujourd’hui ?
Ce panorama est vraiment très différent. À Rome, à l’époque, c’était beaucoup de choses à apprendre par cœur. J’ai quand même beaucoup apprécié les travaux personnels que nous avions à rédiger.
Aujourd’hui, à partir de ce que je vois vivre au Centre Sèvres des Jésuites, à Paris, où étudient les profès, je dirais bien ceci.
Il est nécessaire d’apprendre, de connaître les différents auteurs en philosophie, théologie, en Bible, les Pères de l’Église. etc. Mais il est fait appel à leur réflexion personnelle ou en groupe, à des propositions (10) à rédiger et ils seront interrogés sur une de ces propositions, en fin d’année universitaire. Le fait d’avoir aussi un tuteur ou une tutrice qui les guide dans leurs études. Schématiquement, recevoir un enseignement, l’assimiler, faire le lien avec différentes disciplines et le redonner de manière personnelle en argumentant.
Alors, l’expression de la foi devient vivante. Alors on entre dans la recherche de la transmission de la foi qui soit compréhensible pour les hommes et femmes de notre temps, de notre culture. Alors, on peut aussi adapter le langage de la foi aux différents âges de la vie.
Que diraient les fondateurs à nous, les frères, sœurs et laïcs de la Congrégation ?
Deux mots me viennent à l’esprit : confiance et rendre grâces.
Confiance en l’amour infini de Dieu qui ose, en Jésus, devenir l’un de nous, qui assume le tout de notre humanité.
Confiance en l’amour infini de Dieu qui se révèle dans la vie donnée de Jésus, jusqu’au bout.
Confiance en l’amour infini de Dieu qui fait de Jésus, pour toujours, notre compagnon de route. Cet amour-là, nous n’aurons jamais fini d’essayer de le comprendre pour en vivre davantage.
Rendre grâces.
Cet immense Merci, sans cesse adressé à notre Dieu,
- pour son amour qui nous libère de nos craintes, de notre péché, des obstacles que nous mettons sur notre chemin d’aimer,
- pour son amour qui nous fait vivre et nous envoie vers les autres,
Rendre grâces à Dieu pour son Esprit à l’œuvre dans notre monde, dans le cœur des hommes et des femmes de bonne volonté, et nous remettre nous-mêmes et tous les autres dans la bonté de Dieu.
09/11/2020